La Presse, ce faire-valoir

La presse Pro comme la presse généraliste ne sert plus que de support à des business annexes. Mais cette vision peut-elle tenir encore longtemps ?

Infopro Digital, un des groupes leader de la presse spécialisée avec une cinquantaine de titres professionnels, est à vendre. Détenue par le fond d’investissement Apax (près de 80 % des parts) et le management (environ 15 %) dont Christophe Czajka son fondateur (autour ETAI, Editions techniques pour l’automobile et l’industrie, le groupe d’origine), cette société affiche un bond spectaculaire de croissance : 70 millions d’euros de chiffre d’affaires et moins de 400 salariés en 2007 à 288 millions d’euros et 2 400 personnes aujourd’hui. photo-siege infopro digitalSa direction se targue aussi d’une forte présence dans l’univers du numérique où le groupe y réaliserait environ 45 % de son CA. Notons qu’elle présente Infopro Digital comme le 9e éditeur de logiciels en France et un grand pourvoyeur de services médias (organisation de salons, formations, colloques et exploitation de bases de données).

Ce mini-empire de la presse Pro s’est construit par croissance externe notamment grâce aux rachats de groupes leaders dans leur secteur : Gisi (Usine nouvelle, LSA, l’Argus de l’assurance…) et depuis peu le Moniteur (moniteur des travaux publics, La gazette des communes…). Enfin pour que la corbeille de la mariée soit encore plus belle, il vient de s’internationaliser en juillet 2015 avec le rachat du belge EBP (secteur de la construction).

Une demande ambitieuse

Selon « Les Echos » les actionnaires souhaiteraient obtenir de cette vente une jolie poignée d’euros : 700 millions, soit plus de deux fois le chiffre d’affaires. Selon une autre source la partie presse compte pour moins du quart du chiffre d’affaires. Ainsi va notre métier, il ne sert qu’à alimenter en renommée et en « caution morale » le gentil business que l’on peut faire autour, d’ailleurs relativement juteux en ce concerne Infopro Digital dont l’Ebitda (revenus nets avant impôts et taxes, frais financiers, dépréciation et amortissements) serait à 2 chiffres.

Une caution en perte de crédit

Les rachats de groupes de presse généraliste par les sociétés télécoms ne font que confirmer cette vision mineure du journalisme (alimentation de tuyaux numérique). Cette exploitation, à moindre coût, de contenus soulève cependant un paradoxe : plus les titres sont réduits à un rôle de caution – beaucoup de journalistes se prêtent à cette vision par peur de perdre leur boulot, par carriérisme ou goût à la soumission – plus les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs prennent de la distance avec les médias. Les citoyens ne sont pas tous des gogos (loin de là) et la caution morale du journalisme se lézarde.

L’avenir nous dira d’ailleurs si les actionnaires d’Infopro Digital trouveront le naïf qui s’imagine que la presse a gardé toute sa prestance et que le prix demandé (les 700 millions d’euros) est justifié. Car sans la caution des titres beaucoup des activités annexes, seraient caduques.

Des coûts en surpression

Il est aussi de notoriété publique que ce groupe de presse Pro paie chichement ses salariés et que les frais ont été réduit au minimum : expatriation des bureaux en lointaine banlieue, écrasement des frais de déplacement, recours à la main d’œuvre du tiers monde (1/5e des effectifs en Tunisie)…  A périmètre constant, aucun nouvel essorage des coûts de fonctionnement n’est donc durablement envisageable et les 10 dernières années montrent une croissance organique proche du point mort.

Une seule question demeure : jusqu’où les contenus peuvent-ils être dégradés ? Tous médias confondus, le point de rupture est très proche. Curieusement les syndicats de journalistes, en particulier le SGJ-FO par son exigence à maintenir des conditions de travail des journalistes encore supportables, entretiennent de fait un seuil de qualité des médias nécessaire à conserver une audience résiduelle juste suffisante à la sauvegarde des supports et donc du faire-valoir. Il suffirait d’un renoncement momentané pour que tout s’effondre.

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