Vous avez dit déontologie ?

10/12/2019

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Le 2 décembre s’est créé un « comité de déontologie journalistique », à l’initiative d’une partie des représentants de la profession. Ce comité a pour vocation, selon ses initiateurs, de combler le fossé et de rétablir la confiance entre les citoyens et la presse. Objectif louable que ce comité ne peut en aucune manière atteindre puisqu’il sera au mieux un outil de plus au service de la bien-pensance journalistique, au pire un moyen supplémentaire de pression et de mise au pas des journalistes.

 Le 2 décembre dernier a été créé par des syndicats de journalistes (SNJ et CFDT), des associations de la profession et des éditeurs de presse un Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). La création de ce Conseil s’inscrit dans la logique des conclusions d’un rapport rédigé par l’ancien PDG de l’AFP, Emmanuel Hoog, qui avait été missionné par l’Etat pour jeter les bases d’une telle instance.

Ce conseil est destiné selon ses initiateurs à « rapprocher les journalistes de leurs publics et à regagner une confiance souvent entachée par manquements, erreurs, dysfonctionnements ou incompréhensions dans la chaine de production de l’information ».

Que la confiance des citoyens envers les médias soit sérieusement en berne dans notre pays n’est pas un scoop et ce n’est sans doute pas près de s’arranger au vu du spectacle affligeant donné ces derniers jours et ces dernières semaines par les médias dominants à propos de la réforme des retraites et du puissant mouvement social engagé pour son retrait depuis le 5 décembre.

Le moins qu’on puisse dire c’est que la « déontologie journalistique » en prend un rude coup. Depuis des jours et des jours, les éditocrates multicartes qui se succèdent dans les « débats » et autres « talk-shows » sur les chaînes d’’info ou de service public, dans les radios, qui signent les éditoriaux dans les principaux journaux n’ont de cesse de déverser leur mépris et leur haine anti-ouvrière, anti-fonctionnaires, anti-grévistes et leur soutien indéfectible à la réforme du gouvernement de M. Macron.

Il serait trop long ici d’énumérer l’arsenal des arguments répétés à l’envi pour faire rentrer dans la tête du bon peuple que cette réforme et l’allongement de la vie active seraient non seulement nécessaires mais inéluctables. Entre la dénonciation des régimes spéciaux et des « privilégiés » qui en bénéficient, du coût des dits régimes et des retraites en général, des « méfaits » des blocages dans les transports, les écoles, etc, si terribles qu’il serait nécessaire d’éditer un « guide de survie » pour leurs « victimes », les diatribes contre le droit de grève, la mise en exergue de la violence en marge des manifestations, tout y passe. Jusqu’à la nausée !

Et pendant que ces éditocrates multicartes déversent ce flot de haine de classe et de pure propagande au service des puissants qui détiennent les médias et les rémunèrent (grassement), les journalistes qui essaient encore tant bien que mal de faire leur travail de terrain dans le respect des principes professionnels, se voient

interdire de filmer les quais déserts des gares par la SNCF ou malmener par les forces de l’ordre en marge des cortèges syndicaux. Ainsi va la liberté de la presse en Macronie.

Certes, la propagande politique ne date pas d’hier. Certes ces « éditocrates » ne représentent pas toute la profession. Mais ce n’est certainement pas de cette manière qu’on pourra réconcilier les citoyens, qui soutiennent massivement la mobilisation contre la réforme des retraites et y participent, pour des millions d’entre eux, avec une presse assimilée à cette caste pour qui la déontologie journalistique est le cadet des soucis.

Et ce n’est certainement pas le nouveau conseil de déontologie et de médiation qui y parviendra. Au mieux deviendra-t-il un instrument de plus au service de la bien-pensance journalistique. Au pire, il risque fort de devenir un outil supplémentaire de pression et de mise au pas des journalistes dans un contexte où la liberté de la presse et la loi de 1881 qui la garantit sont de plus en plus menacés.

Jamais sans doute un pouvoir n’aura autant manifesté sa volonté de saper tout ce qui peut rester d’indépendance et de liberté de la presse, notamment en faisant voter les lois sur le « secret des affaires » ou sur les « fausses nouvelles en période électorale », en encourageant voire en initiant les procédures judiciaires qui visent à restreindre la capacité des journalistes à enquêter librement, en laissant ses forces de police s’en prendre aux journalistes, en prenant des mesures de rétorsion contre les journalistes qui n’entendent pas lui servir la soupe.

Rétablir la confiance entre le citoyen et la presse de ce pays ne peut pas être l’affaire d’un « machin » au caractère auto-proclamé et peu démocratique, dont on ne sait comment seront nommés ou plutôt cooptés les membres, comment seront choisis les représentants de la « société civile » en son sein, comment il sera financé ?

Et puis laisser croire que ce sont les employeurs, qui représenteront un tiers des membres de ce conseil, qui pourront être les défenseurs de la liberté et de l’indépendance de la presse, du respect des règles déontologiques des journalistes est une vaste fumisterie.

Ce sont ces mêmes employeurs au service de la poignée de milliardaires et de financiers qui contrôlent aujourd’hui la quasi-totalité des titres qui ont, par leurs choix stratégiques uniquement fondés sur le profit, contribué à faire du paysage de la presse française ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Les fermetures de titres et d’établissements, les concentrations, les ventes à l’encans, la recherche permanente de la baisse des coûts, les plans sociaux à répétition, l’asséchement des rédactions qu’ils ont imposé sont à n’en pas douter la première cause du fossé qui s’est creusé avec les lecteurs, les auditeurs et les téléspectateurs.

Comment les citoyens pourraient-ils garder leur confiance à une presse qui sert avant tout à ses dirigeants à imposer leur vision du monde et à conforter leur stratégie de

marque et de marges financières ? Comment se satisfaire d’une presse qui confond de plus en plus souvent choix éditoriaux et impératifs publicitaires, qui impose, au nom des impératifs du numérique, des contenus et des formats standardisés et uniformisés sur tous les supports ? Partout les mêmes sujets, les mêmes rubriques, « tendance » de préférence, les mêmes « unes », les mêmes pages, d’un titre à l’autre. D’un groupe à l’autre.

Comment faire confiance à une presse dont les dirigeants exigent de leurs journalistes de plus en plus précaires qu’ils fassent court, vite, sensationnel si possible, racoleur le plus souvent, au détriment du contenu, d’un journalisme de qualité fondé sur le travail d’enquête et de terrain. Quand le but n’est plus de développer l’esprit critique du citoyen face à des faits, vérifiés, étayés. Quand le suivisme et l’esprit moutonnier se déversent à grands coups « d’éditions spéciales » vides de sens et de contenu, au mépris des faits eux-mêmes parfois, comme on l’a vu avec l’affaire de Ligonès !

Les principes professionnels des journalistes ont été définis de longue date, en même temps que la profession arrachait aux employeurs ses droits collectifs, son statut professionnel. Ils font partie de nos droits de salariés. Mais comme nos droits sociaux, nos employeurs font tout pour nous en priver.

Pour les journalistes Force Ouvrière, la création de ce conseil de déontologie n’apportera donc aucune réponse. Seul le combat des journalistes pour leurs intérêts particuliers de salariés, avec leurs organisations syndicales, permettra de renouer avec un journalisme répondant aux attentes des citoyens.

En luttant pour un vrai pluralisme de la presse et contre un système d’aides favorisant les grands groupes qui ne peut que renforcer leur mainmise financière et rédactionnelle.

En luttant pour le respect de la loi de 1881 sur la liberté de la presse et contre toutes les lois, mesures et pratiques qui visent à restreindre la liberté des journalistes.

En luttant pour la défense des droits garantis par leur Convention collective et leur statut, contre la précarité et pour des conditions de travail leur permettant d’exercer pleinement et librement leur activité professionnelle.

Un journaliste sans droits ne peut pas être un journaliste libre.

Tristan Malle

Secrétaire général du SGJ-FO.

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