Le Sénat a initié une mission d’information relative à « l’avenir du maintien de l’ordre » et a sollicité l’avis des syndicats de journalistes, via un questionnaire, sur les rapports entre les journalistes et les forces de l’ordre.
Voici la réponse qu’y a apporté le SGJ-FO.
La période que nous traversons et la réponse ultrasécuritaire et répressive apportée par le gouvernement et les forces de l’ordre aux manifestations lycéennes nous incitent aujourd’hui à rappeler les principes que nous défendons.
Indéfectiblement attaché à la liberté des journalistes de pouvoir informer et documenter, et donc à celle des citoyens de pouvoir être informés, notre syndicat a fait part à plusieurs reprises, par le passé, de ses désaccords de fond concernant les doctrines actuelles du maintien de l’ordre et de leurs conséquences néfastes pour l’exercice de cette liberté. Nous avions notamment exprimé ces désaccords à l’occasion du puissant mouvement des journalistes et des citoyens pour le retrait de la loi « sécurité globale » et lors des discussions relatives au Schéma national du maintien de l’ordre (SNMO), auquel nous continuons à ne pas souscrire. Si nous avons pu, grâce à notre mobilisation, faire reculer les pouvoirs publics sur les aspects les plus contestables de ces textes, leur application dans les faits et sur le terrain n’a pas amélioré, loin s’en faut, le libre exercice de notre profession et a même accentué les entraves.
Ériger la conflictualité et l’usage de la force comme règle première dans les manifestations ou toute autre expression de la liberté fondamentale qui est celle de revendiquer ne peut conduire qu’à davantage de comportements violents, qu’ils émanent des forces de l’ordre ou d’une partie des manifestants (même si la grande majorité n’aspire qu’à se faire entendre dans le calme et pacifiquement). Cette réalité n’épargne pas les journalistes, qui ne peuvent aujourd’hui accomplir leur mission qu’avec des équipements et des moyens de protection (y compris des gardes du corps !) qui devraient rester totalement étrangers à l’exercice de notre métier hors des théâtres de guerre.
Cette conflictualité organisée amène à des réflexes de défiance envers les journalistes : défiance d’une partie des manifestants qui peuvent assimiler les journalistes à des adversaires de leur cause, défiance des forces de l’ordre pour qui les journalistes sont des empêcheurs de tourner en rond quand ils ne sont pas « complices » des manifestants (ce que sous-entendent les dispositions concernant les sommations).
Comme le souligne à juste titre votre questionnaire, nous constatons une dégradation de la relation entre les forces de l’ordre et des journalistes dont les exemples ont été maintes fois documentés. Le refus de laisser les journalistes se déplacer librement dans le périmètre des manifestations, les verbalisations ou les interpellations injustifiées, la confiscation des cartes de presse, l’endommagement du matériel, le refus de les laisser filmer ou même la confiscation des images, les intimidations ou les gestes agressifs, quand il ne s’agit pas d’insultes ou de violence physique, ne sont pas une vue de l’esprit.
Le rôle des forces de l’ordre devrait être de protéger les journalistes et de favoriser le libre exercice de leur métier, non de les entraver et de mettre leur sécurité en péril.
Le questionnaire évoque un certain nombre de mesures mises en place par le SNMO pour favoriser « la communication » avec les forces de l’ordre comme la nomination d’un « référent », des dispositifs « d’embarquement » des journalistes ou des journées d’entraînement collectif avec la police et la gendarmerie. Outre que ces dispositifs n’ont guère montré une réelle amélioration, ils découlent surtout d’une conception totalement étrangère au principe d’indépendance des journalistes. Ces derniers ne sont ni gendarmes ni policiers.
Parmi les pistes avancées par le questionnaire, certaines concernent « l’identification » des journalistes qui serait rendue plus difficile du fait d’un nombre important de journalistes sans carte de presse. Que le nombre de journalistes indépendants ait augmenté (par choix ou nécessité), que l’évolution de monde journalistique ait conduit à l’apparition de petites structures, sont des réalités. Mais ces journalistes concourent, comme les autres, à la mission d’information. Compte-tenu de leur matériel professionnel, des protections dont ils doivent s’affubler, de leurs brassards « presse », les journalistes sont la plupart du temps parfaitement identifiables. Rappelons également que la détention de la carte de presse n’est pas obligatoire pour avoir la qualité de journaliste comme le stipule le code du travail. Vouloir « limiter le nombre de personnes se déclarant journalistes » comme le dit explicitement le questionnaire, supposerait donc qu’on change le cadre juridique existant, et pourrait conduire à l’arbitraire le plus total.
Nous sommes donc également opposés à la création d’une carte de presse spéciale « événement d’ordre public » qui irait dans le même sens.
Et s’il s’agit d’identifier les journalistes, on pourrait se poser aussi la question de l’identification des forces de l’ordre, dont on a vu, lors des manifestations des lycéens des derniers jours, qu’elle n’était pas une priorité pour tous : RIO absent ou camouflé, cagoules et masques…
Partisan de la protection absolue du secret des sources, qui est une des conditions de l’indépendance des journalistes, notre syndicat est enfin totalement opposé à la proposition qui consisterait à pouvoir le lever « pour élucider des événements ayant donné lieu à des dégradations ou des troubles lors d’une manifestation ou des violences urbaines ». Les journalistes ne sont pas non plus des auxiliaires de police.
Paris, le 15 octobre 2026
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